Qui je suis

A force de mémoires effacées, de regards clos, de costumes trop serrés, nous nous sommes perdus et ne sommes plus personne.

Le moment est venu et le temps passe. Déjà quelques-uns ont quitté le navire, prisonniers de nos démons, épouvantails de nos fantômes, engloutis dans nos mensonges et nos silences.

Combien de morts pour laver les crimes ?

 

Le ventre de la terre s’est ouvert et je trébuche dans les crevasses. Le sang coule dans les failles. La forêt brûle déjà.

 

De l’Euphrate jusqu’à l’Orb, je dérive et je me noie. Se pourrait-il que le bruit de l’eau étouffe les cris ? Se pourrait-il que les flots engloutissent le silence ?

 

« Est-ce que tu m’aimes ? »

 

Il aurait fallu que le soleil me brûle, plutôt que ne les brûle la fureur des hommes. Tous les bûchers, tous les cris des égorgés, des dominés, des soumis, des démembrés, tous, je les porte TOUS dans mon ventre et je me consume.

 

« Se pourrait-il que tu m’aimes ? »

 

Je suis l’homme et la femme, la tête et le corps, l’amour échoué sur un trottoir, troqué contre un silence abyssal et coupable. Je veux retrouver la parole, laver la boue, retirer les guenilles, arrêter de courir.

 

« Je voudrais tant que tu m’aimes »

 

J’ai dérivé, j’ai échoué. J’ai porté trop de masques, trop caché mon visage. La douleur est laide, les regrets aussi. Mais il est trop tard, trop tard pour fuir.

 

Par-delà les guerres, par-delà les silences tus, qui es-tu petite fille ?

 

Je suis la corde du pendu, je suis un simple battement d’ailes, je suis la victime et son bourreau, je suis le rêve, le cauchemar. Je suis la laide, je suis la belle. Je prends tout.

 

Moi, fille de l’égorgeur abandonné,

Moi, fille des ventres transpercés,

Ma tête a été tranchée sur l’oreiller.

Qu’importe.

 

« Mais alors, est-ce que tu m’aimes ? »

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Juste un sourire

Retrouver l’eau du ruisseau

Son souffle bourdonnant

Son eau ruisselant sur ma peau

Au vent léger bruissant dans les peupliers.

 

Sèche mes larmes mon ami.

Je pars découvrir d’autres nuits

Aussi transparentes qu’insaisissables

Jusqu’au jour de la légèreté

 

Je ne cherche qu’un sourire

Juste un sourire

Un sourire tendre et ému.

Sans parenthèse

J’ai éclairé le vestibule, la chambre, le couloir. Et c’est en fermant la porte pour la dernière fois que j’ai senti ce poids devenu étranger, celui-là même qui avait fait courber et plier et se rompre mes lignes. Mes ailes atrophiées, ankylosées jusqu’à disparaître, lestées d’un poids m’arrachant des cris étouffés, la voix brisée, étrangère elle-aussi.

Je vais m’envoler, quitte à plonger de temps en temps dans des tempêtes de sentiments confus, rouler ma langue dans la sienne, les mains tenues, les yeux perdus, juste pour arracher un sourire.

Effacées les parenthèses de ces voix extérieures que je croyais miennes. Au bord de la rivière, j’écoute mes eaux profondes et peins mes sillons à l’encre noire, sans plus attendre de réponse.

Sur ma peau

Corps, en guise de page blanche

Mon corps, blanc, papier, fragile.

Des formes, des mots, s’écrivant sur ma peau

Qui écrit ?

Les mots, calligraphies sans auteur défini, s’alignent,

Dessinent et dansent.

Ma peau, papier offert à l’écriture

Mais qui donc écrit ?

Des mots, des phrases, des sons transfigurés

Venus d’avant, d’ailleurs, histoire millénaire

Anticipant demain, futur infini.

Ainsi s’écrit l’histoire sur mon corps-peau-papier

Histoire qui est mienne et autre à la fois,

D’un passé incarné inconnu

D’un futur dessiné non encore advenu

D’un présent réfuté et pourtant si réel.

Fulgurance des anges.

La fin et le commencement

Dieu est mort.

Enfin.

 

La mer est démontée,

La terre s’est ouverte,

Son ventre brûle, hurle, crache du feu.

 

Enfin c’est arrivé.

Les rivières roulent et se bousculent,

Ravinent les pistes

Choquent les pierres.

Et le vent emplit tous les silences,

Ceux-là mêmes que nos mensonges avaient fabriqué.

 

Dieu est mort,

Parce qu’il n’était qu’une immonde supercherie cherchant à justifier l’infamie et asseoir le pouvoir illégitime.

 

Quant à nous, misérables et inconscients,

Il nous faudra du temps pour que nos sales gueules ébahies voient enfin la beauté du monde,

Acceptent de n’en être seulement que d’infimes particules, chanceuses d’être encore là, nullement essentielles à la vie.